Words.

Antoine Dupont – « Le Bout de Bois »

Partages

Ça ne va pas vous étonner, mais avec les copains de mon village de Castelnau- Magnoac, on était à fond rugby. Et quand je dis à fond, vous voyez exactement où je veux en venir.

On jouait du matin à la tombée de la nuit et parce que l’esprit d’un gamin ne s’arrête pas au simple fait de toucher la balle, on s’inventait des histoires en s’imaginant être dans les crampons des légendes du sport que l’on aimait tant.

J’avais 10 ans tout au plus et je me rappelle que l’on voulait déjà être pros.

« Antoine, imagine qu’on joue pour le Brennus, là ».

Cette phrase, je l’ai entendue. Encore et encore. Et je me laissais prendre au jeu, à chaque fois, sans jamais me lasser. Si ça ne tenait qu’à nos exploits, Castelnau-Magnoac aurait plus de Brennus que le Stade Toulousain !

Ces copains, comme mes rêves, je les ai gardés.

La plupart étaient au Stade de France, le 15 juin dernier, pour me voir essayer d’accrocher le vrai bouclier, vêtu du même maillot que je portais quand j’étais gosse. Ils n’étaient pas floqués « DUPONT 9 », mais j’en ai collectionné quelques-uns. Je ne me rappelle plus lequel j’avais enfilé en 2011, quand j’ai descendu la tribune du Stade de France à la vitesse de Vincent Clerc sur son aile, pour avoir une chance de toucher le Brennus que nous brandissait Yannick Nyanga. J’ai pu poser mes mains dessus. J’en ai eu des frissons.

Mais c’est quand même mieux de le toucher en vrai. J’en ai toujours eu envie mais quand une fois pro, tu te rends compte du chemin que tu as à parcourir pour aller le chercher, tu te dis que c’est une sacrée aventure.

 

 

Un périple qui n’avait pas franchement bien commencé cette saison. Quand je me blesse gravement le 3 février 2018, j’ai ce truc en moi qui me fait me dire que je vais revenir vite. 


On me dit que je serai out huit mois, je me rassure en pensant que ça va aller plus vite, que ça reviendra comme avant. Tranquillement.

Mais quand au bout de trois mois, tu reprends la course, que tu regardes tes jambes amaigries, ton genou gonflé et que tu as mal après avoir à peine trottiné, le doute s’installe. Il te domine presque. J’ai loupé les deux premiers mois de la saison. Ça a commencé sur les chapeaux de roues, l’équipe jouait bien. Là encore, tu doutes un peu.

Puis je me retrouve là, sur la pelouse du Stade de France. À ce moment, tu essaies de faire abstraction du fait qu’il y a un peu plus de dix ans, ce match, tu le jouais pour du beurre dans ton village. Tu ne peux pas trop te dire « eh, Antoine, rends toi compte que c’est ce dont tu as toujours rêvé », sinon tu perds ta lucidité et ton sang froid. Mais à aucun moment ça t’empêche de réaliser que c’est énorme.

 

 

Le coup de sifflet final résonne encore dans mes oreilles. L’effusion de joie, l’euphorie qui monte avec les larmes de tes proches. Ma famille était là, ma mère, mon frère, mon oncle, ma copine, mes potes. Ça peut paraître bête, mais dans ces moments là, il faut être capable d’en profiter, tu ne sais pas quand ça arrivera à nouveau ou si ça arrivera. En 2012, Max Médard ne pensait pas attendre 7 ans pour retrouver le Brennus. Il fallait profiter, marquer le coup, fêter ça dignement, pendant, après.


Habituellement je suis plutôt un réservé et sous contrôle, mais pour cet after-party de plusieurs jours, j’ai su me faire violence, hein, comme un joueur de devoir.

 

Ce moment où l’on soulève le bouclier tous ensemble. Les frissons. On est des costauds, mais on n’est pas trop de deux pour le porter. Ça, sur la place de Castelnau, on ne s’en doutait pas trop. Mais je l’aurais porté jusqu’à la place du Capitole s’il le fallait. Parce qu’en ayant grandi avec le Stade Toulousain dans le coeur, c’est peut-être le moment que j’attendais le plus. Combien de fois je l’ai vu, à la télé ou en vrai, en me disant : « t’imagines si un jour ça t’arrives ? ».

Ça m’est arrivé. Comme c’est arrivé l’année d’avant à mon pote Anthony Jelonch. Un petit clin d’oeil du destin qui paraît anecdotique, mais j’y ai pensé et ça m’a rempli de joie.

Mais cette année, en terme de plaisir de jeu et de groupe, elle était merveilleuse. Quelque chose s’est crée au fur et à mesure de la saison, même lors de la saison d’avant. Evidemment, on n’est pas tous meilleurs copains, c’est impossible dans un groupe, mais toute l’équipe est dans l’affection et le respect pour les partenaires. Il y a eu des scénarios improbables, des matchs incroyables, un jeu d’initiative et de mouvement qui nous a fait gagner. C’est comme ça que l’on s’exprime le mieux. Que je m’exprime le mieux.

Peut-être que l’on jouait comme ça, avec les potes du village. Par amour du jeu, à l’instinct, pour le plaisir. Parfois je me dis qu’ils devraient encore jouer avec moi, même si ça me fait kiffer de les voir en tribunes. Au fond, si c’est tombé sur moi, c’est probablement parce que je l’aime plus que les autres, ce jeu.

Antoine.

 

ANTOINE DUPONT

International français, Demi de mêlée au Stade Toulousain

Champion de France ( Top 14 ),
2019

Révélation de l’année,
2017

Words.