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Arnaud Souquet – « À la recherche du bonheur »

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Quand j’étais gamin, rien ne me rendait plus heureux qu’un but. À Vincennes, but après but, on traçait notre chemin jusqu’aux étoiles. On est peut-être pas arrivé aux étoiles mais j’ai emprunté le chemin dont mes parents m’avaient toujours parlé, celui où on ne baisse pas les bras et où on travaille pour essayer de rêver.

Parmi les footballeurs professionnels, il y a un trait commun à tout ceux qui percent au haut niveau: On a un peu de talent. Sans cela, on ne ferait pas partie des « chanceux » qui sont passés pro avec plus de 2 millions de licenciés en France. C’est d’ailleurs un exercice peu évident de grandir dans ce monde où tout va si vite, où tu passes du gamin qui vit, mange, dort foot comme des milliers d’autres au statut d’espoir dans un monde d’adultes.

On entend souvent « les footballeurs d’aujourd’hui ceci, les footballeurs cela » mais à chaque fois que je découvre les nouveaux visages encore poupons des jeunes qui débarquent dans les vestiaires, je ne peux pas m’empêcher de me rappeler l’aventure que ça a été découvrir cet environnement. Avec le recul, je me dis que j’ai eu la chance d’être bien accompagné par ma famille. Le foot était important mais il ne l’a jamais été plus que nos valeurs.

Faire carrière ce n’était pas une fin en soi, c’était un kiffe pour l’amoureux du ballon rond que j’étais mais il y avait surtout un truc normal à continuer vu le contexte.

Avec les sollicitations des clubs -à 15 ans passés- le foot était « une suite logique » quand il fallu quitter mon club de Vincennes. Notre problème à nous les sportifs, c’est que le fait de partir tôt donne souvent l’impression qu’on va vite arriver. On nous a répété que ça allait être dur, qu’on allait connaître des moments difficiles, quand tu commences le foot tu es incapable de te projeter là-dedans, ces mots-là sont encore vides de sens pour les jeunes avec des rêves plein la tête.

Surtout, en tant que jeunes il faut se dire que lorsque tu es sur les rails de la formation, tant que tu n’es pas dans le monde pro, cette « dure réalité » apparaît un peu nébuleuse. « Être footballeur », c’était un rêve de gosse, mais le faire durer, c’est ça la vraie compétition. Je sais ce que vous vous dites, tout le monde sert la même soupe: « le secret, c’est le travail, encore et toujours ».

Sauf qu’il ne s’agit pas du tout d’un secret, au contraire. C’est même la base de notre carrière, la mienne particulièrement.

Il faut vous dire que pour quasiment tous les futurs footballeurs professionnels, l’histoire commence de la même façon: à 12 ou 13 ans, vous êtes vraiment au-dessus des autres enfants et ça se voit. Et si jamais vous ne le voyez pas, on vous le dit, beaucoup et de plus en plus souvent. C’est l’âge où les clubs commencent à s’intéresser à vous, on ne sait pas encore si on pourra faire une grande carrière mais on rentre dans le circuit des jeunes qui pourraient compter dans l’avenir et il vaut mieux avoir les nerfs solides pour ne pas se laisser griser par les compliments, parce que ça peut vite griller la tête.

De ce coté-là, j’avais plutôt les pieds sur terre, comme mes parents, qui m’auraient rappelé à l’ordre en cas de crise de « grosse tête ». Lorsque le PSG vient me voir, j’ai tout juste 14 ans et on a finalement décidé de décliner parce qu’on se disait avec mes parents que ce serait compliqué de percer là-bas.

Faire carrière c’est une question de choix, parfois les noms prestigieux ne conduisent pas au sommet et je pourrais trouver beaucoup d’exemples de camarades talentueux de l’époque qui n’ont pas été jusqu’au statut professionnel. J’aurais bien voulu aller à Clairefontaine mais l’occasion ne s’est pas présentée. Plusieurs clubs me donnaient leurs faveurs et j’ai choisi le LOSC où j’ai ensuite signé pro à 17 ans.

À Lille, j’ai découvert qu’il y avait d’autres joueurs jeunes très talentueux voire même plus talentueux que moi pour certains. Je ne m’étais jamais posé la question mais la découverte du monde professionnel a sonné comme une prise de conscience: être arrivé là n’était pas donné à tout le monde ET ma route serait fait de travail et d’embuches.

Si la question du choix reste centrale dans une carrière, on n’a malheureusement pas forcément toujours le choix. Les décisions prennent alors parfois des allures de paris et il ne faut pas avoir peur de jouer le jeu à fond.

Quand je reviens à Lille suite à mon prêt à Mouscron, j’ai senti que je n’aurais pas ma chance. J’avais réalisé quelques mois plus tôt que l’échéance de mon contrat en juin suivant résonnait comme la fin de mon aventure lilloise. Cinq années après mon premier contrat professionnel je me retrouvais pour la première fois dans l’expectative. L’année 2014/2015 est mouvementée avec un passage par la case amateur à Drancy (93) puis au Poiré-sur-Vie (Vendée) en National avant de signer l’été suivant à Dijon, en Ligue 2.

Tout aurait pu s’effondrer cette année-là, ça aurait pu être le clap de fin de ma carrière pro comme  c’est arrivé à beaucoup d’autres footballeurs avant moi. La plupart de ceux qui vivent ça ont du mal à rebondir, quand on n’est plus en haut, on a moins de visibilité, tu sors des radars des clubs. Dans ces cas là, si tu n’as pas une famille pour t’épauler et t’aider à positiver, tu peux vite baisser les bras.

Heureusement pour moi, ce n’était pas mon cas. Quand j’ai pris ma voiture pour rejoindre la Vendée et signer au Poiré, mon ambition était intacte: aller plus haut. Je me suis dit « je fais l’année et on verra ce qui se passe ». Cette philosophie m’a permis de ne pas m’effondrer moralement. Être positif a ses bons côtés, on est passé pas loin de la montée avec Dijon mais c’est finalement à Nice que je vais regoûter à la L1. Et encore une histoire de voiture! Quand j’ai su que les deux clubs étaient d’accord, je suis passé dire au revoir à mes coéquipiers et récupérer mes crampons, et j’ai pris la destination des Alpes Maritimes.

Recommencer au « début », ça m’a permis de me (re)structurer. Se construire en tant qu’individu prend du temps et j’ai le sentiment que dans notre milieu, les gens ont vite tendance à oublier que le footballeur et la personne ne font qu’un.

Il faut savoir relativiser dans ce métier et quand ce n’est pas le football qui te le rappelle, c’est la vie qui le fait.

Mon premier match avec Nice en Ligue 1, c’était le 14 août 2016. Un match qui a marqué ma carrière et plus généralement ma vie en tant qu’homme. Un match qui nous rappelle qu’il faut chérir la vie. Un mois après l’attentat de Nice, tous les gens présents à l’Allianz Riviera ce jour-là se sont retrouvés liés à jamais. Si de tels drames sont rares heureusement, ils nous rappellent que le football est bien peu de chose face aux aléas de la vie.

Cette année 2020 a confirmé cette tendance, elle permet une nouvelle fois de relativiser la gravité qu’on associe parfois à tort au football. Ne jamais baisser les bras dans la vie comme sur le terrain, ça permet surtout de recentrer l’intérêt originel de notre sport: Apporter un peu de bonheur aux gens.

Depuis plusieurs mois, j’ai un peu l’impression que je ne fais plus le même métier. Nous sommes là pour transmettre du plaisir, des émotions. Je ne vais pas me plaindre car j’ai déjà de la chance de continuer à travailler mais quand je vois les difficultés auxquelles sont confrontées les français, je me dis que c’est plus que jamais le moment d’aider ceux qui pourraient en avoir besoin, de se lier les uns aux autres, de retrouver un peu de bonheur.

Le bonheur ça peut être simple comme un but. J’attends maintenant de pouvoir vous retrouver pour le célébrer avec vous.

Prenez soin de vous, à très vite,

Arnaud.

 

ARNAUD SOUQUET

Milieu et défenseur latéral au Montpellier HSC

Coupe de Belgique – Finaliste
2019

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