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Clarisse Agbegnenou – « Ma belle vie de combats »

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« Dis Clarisse, pourquoi es-tu aussi souriante ? Comment fais-tu pour être toujours de bonne humeur ? ».

Ces questions reviennent tellement souvent que parfois, j’ai l’impression d’être triple championne du monde de sourires. À ces interrogations, je n’ai jamais vraiment eu de réponses. J’ai ça en moi. D’aussi loin que je me souvienne. C’est comme ça.

Alors oui, peut-être que le fait de savoir que j’ai de la chance d’en être là où je suis au moment où je vous écris ces mots est une formidable raison de montrer mes dents à chaque matin qui vient me réveiller.

Certains l’ignorent, mais je suis née prématurément, deux mois avant que ma mère n’arrive au terme de sa grossesse. Je vous vois déjà en train de me plaindre. Ce n’est pas le but. Non, naître prématurément n’est pas une maladie et surtout, ça ne m’a pas empêché d’être trois fois championne du monde de judo !

Si je profite d’un court break dans ma course à la quatrième étoile fin août, c’est en partie pour vous expliquer la raison de mon engagement auprès de l’association SOS Préma qui accompagne des enfants prématurés et leurs familles.

Depuis petite, j’ai envie de me battre pour des causes importantes. En grandissant, je ne me sentais pas à l’aise avec l’idée de m’engager dans des combats que je ne connaissais qu’en surface. Ou encore que je ne maitrisais pas et dont je pouvais ignorer les tenants et les aboutissants.

Je crois que je ne me suis jamais vraiment rendue compte que j’ai été une enfant prématurée. Petite, ce que je savais, c’est que j’allais beaucoup à l’hôpital. Chaque semaine, puis chaque mois, puis de moins en moins. En fait, j’ai l’impression d’avoir toujours été à l’hôpital, notamment parce que quand tu nais prématurée, tu es peux être parfois plus fragile que les autres enfants à certains égards et que du coup, le moindre microbe qui traine est pour ta pomme.

À l’âge de 10 ans, j’ai commencé à poser des questions sur les conditions de ma venue au monde. Cinq années plus tard, j’ai demandé à mes parents si je pouvais voir les médecins qui s’étaient occupés de moi à l’hôpital de l’Hôtel-Dieu à Rennes. Il y a peut-être une chose dont j’avais moins conscience à cette époque et c’est sans doute pour ça que je souhaite être proche des familles d’enfants prématurés, c’est la difficulté que cela représente pour les parents.

J’ai un jumeau, Aurélien, et je sais que quand mon père, vétérinaire, avait des gardes, ça rendait les affaires de ma mère très compliquées. Amener l’un de ses enfants à l’hôpital, faire garder l’autre et surtout, garder le moral.

Le mien a toujours été au beau fixe. Si vous pensez une seule seconde que tout ça m’a empêchée d’avoir la plus heureuse des enfances, vous vous trompez. Certes, j’avais un rein mal-formé, mais étais-je fébrile et dans mon coin ? Non. Qui j’étais ? Si, à l’époque, vous aviez demandé aux gamins de l’école primaire Michelet A d’Asnières-sur-Seine, les élèves m’auraient décrit comme une  « petite folle », un « garçon manqué » qui jouait tout le temps avec son frère jumeau. Une « pile électrique » plutôt balèze aux antipodes des clichés que l’on aurait pu avoir. J’étais tout sauf chétive, j’avais le sourire, la tête dure, un très bon caractère, mais je ne vais pas vous mentir : il ne fallait pas me chercher.

C’est peut-être le cliché que j’ai le plus envie de balayer : ce n’est pas parce qu’on est prématuré qu’on est plus faible que les autres. On a juste besoin de plus de temps pour se former. Et j’ai presque envie de vous dire que c’est grâce à cela que l’on est plus fort. Je considère m’être battue depuis le début et je crois que c’est de là que je tire ma joie de vivre et ma force de vaincre.

 

De cette enfance pas tout à fait comme les autres, je n’ai gardé qu’une cicatrice. Marque d’une opération lourde que je porterai à vie mais qui ne m’a pas empêchée de pratiquer tous les sports qui existent avant le judo et encore moins d’intégrer le Pole France d’Orléans à 15 ans.  Le docteur qui m’a opéré a dit à ma mère que j’étais une battante. Je ne le ferai pas mentir.

Vous l’avez compris, je ne suis pas du genre à me plaindre. Mais s’il y avait bien un truc qui était dur, mais genre très, très, très dur, c’est mes premiers pas au Pole France. J’étais contente d’y aller mais je ne me rendais absolument pas compte de ce que c’était de faire du judo tous les jours. J’étais fatiguée, j’avais mal partout, j’appelais ma mère en pleurs très souvent.

Je n’ai appris que plus tard que l’épreuve avait été encore plus dure pour mon frère. Désireux de me préserver dans ma quête d’excellence sportive, mes parents m’ont caché qu’Aurélien a fait une dépression du fait que nous étions séparés. Je n’ai été au courant que six mois après mon arrivée à Orléans et jamais je n’aurais pu m’en douter au vu de comment se passaient les week-ends lorsque je rentrais. J’étais dans mon élément,  super contente de retrouver la maison et pour moi, tout roulait. Mon frère lui, pensait que je l’avais abandonné, que je l’avais lâché. Des trucs de jumeaux. Vous comprendrez mieux plus tard.

Je me rappelle que mon frère et moi, on se battait beaucoup à l’école. Lui, c’était l’intello et moi la cancre. Il cherchait toujours à connaître mes notes, il demandait à mes copines et après, il allait cafter à mes parents. Franchement, Aurélien !

Bien plus tard, à l’âge de 16 ans, il m’est arrivé un truc dingue. Un soir, j’ai super mal au genou. Je checke, je sais que je n’ai pas pris de coup, je n’ai pas d’hématome, nada. Par réflexe, j’appelle ma mère qui me dit qu’Aurélien est à l’hôpital pour se faire opérer car il s’est blessé au foot. Je lui demande de quel genou il s’agit, et elle me répond que c’est le même que le mien, là où je ressentais une espèce de décharge électrique.

Toutes ces péripéties font que quand je gagne aujourd’hui, je gagne aussi pour ma famille. Je me bats pour eux mais pas seulement.

Chaque jour, je me rends compte qu’on ne palpait pas réellement à quel point on pouvait inspirer les gens, notamment les plus jeunes. Récemment, j’ai envoyé une vidéo à une petite fille à qui on va enlever un deuxième rein. Elle m’a dit qu’elle adorait ma joie de vivre, que ça lui donnait du courage, que ça lui faisait du bien de voir quelqu’un comme ça. Qu’elle voudrait être forte comme moi plus tard. Je ne sais pas si elle se rend compte que ses mots m’ont fait du bien.

Sans mauvais jeu de mots, je suis une femme de combats. Une femme joyeuse, mais une battante. Une femme fière. Une femme judoka. Une femme tout court.

Pour ma famille, pour les prématurés et pour toutes les femmes, j’espère aller chercher une quatrième étoile à la fin du mois d’août.

Car si vous me voyez sourire ce jour-là, vous n’aurez certainement pas besoin de me demander pourquoi je suis si souriante. Vous le saurez.

Clarisse.

 

CLARISSE AGBEGNENOU

Internationale Française, judokate au Red Star Club de Champigny-sur-Marne

Championne du Monde (Individuelle)
2014, 2017, 2018

Vice-Championne Olympique
2016

Championne du Monde Militaires (Individuelle)
2018

Championne d’Europe (Individuelle)
2013, 2014, 2018

Championne du Monde (Par équipes)
2011, 2014, 2018

Championne d’Europe (Par équipes)
2014

Championne de France (Individuelle)
2009, 2010, 2012

Championne de France (Par équipes)
2017

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