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Blaise Matuidi – « À ma bande de fous »

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Il y a quatre jours, j’ai croisé Youri Djorkaeff. Ça paraît bête comme ça, mais quand je le regardais, j’ai pensé quand lui a gagné la Coupe du monde, en 1998. Puis je me suis dit que peut-être, avec un peu de chance, dans quelques temps, un joueur de mon âge se dira la même chose en me regardant. J’ai tellement de respect pour lui, que de me dire que potentiellement, dans 20 ans, je me retrouverais dans la situation inverse, ça m’a rempli de fierté.

Puis il y a 48h, la pensée a traversé mon esprit. « Dans deux jours, ça fait un an qu’on est champions du monde ». T’es obligé de te le dire, c’est naturel. Franchement, j’y pense souvent. Tu ne peux pas t’en lasser, c’est impossible. Dans 30 ans, je me lèverai le matin, peut-être avec un peu moins de souplesse qu’aujourd’hui, mais le kiff sera le même. Intact.


Le même kiff que pendant ces semaines passées en Russie. On était là, loin de tout, et on a réussi à vivre des instants dingues. C’est fort. Et surtout, ce n’est pas donné à tous les groupes. Parfois, au cours de compétitions internationales, tu peux trouver le temps long. L’été dernier, à aucun moment je n’ai eu ce sentiment. Jamais. Le temps filait, j’étais bien, c’était ma maison.

Comme souvent dans ces moments là, ce sont les loisirs qui permettent de souder l’équipe. Je me souviens de la salle de cinéma, où il nous arrivait de regarder des films quasiment au complet. Des petits paniers de baskets façon « fête foraine » qu’ils avaient installé parce qu’ils savaient que certains d’entre-nous aimaient y jouer. Ah, cette machine, je l’ai saignée. C’était notre petit rituel. Je me débrouillais bien, mais on sait qui est le grand joueur de basket du groupe : Alphonse. Il a battu tous les records ! Il y avait aussi les parties de poker, avec Hugo et Olive en meneurs. Bref, tout un tas de moments où on s’est retrouvés ensemble, laissés libre par le coach et où tu as beau déconner, l’intérêt sportif est réel. Sur le coup, tu te rends pas compte, tu délires, mais tu crées des liens qui vont être important sur le terrain. À certains moments, pendant le Mondial, je me suis dit « vas-y, c’est ton gars, ces deux mètres en plus, tu les fais ». Ça paraît bête. Mais c’est la base.


Si un an plus tard, je repense à ce groupe, je suis obligé de penser à ce moment que vous connaissez désormais tous, tellement vous aussi, vous faites partie de l’équipe. Sincèrement, je peux affirmer que c’est le meilleur moment de tout le monde, sauf du coach. On revenait du restaurant, c’était après l’Argentine, il me semble, donc c’était un peu festif. Il arrivait souvent que les couches-tard réveillent les couches-tôt. Ce soir-là, c’est tombé sur moi. Ça a frappé à la porte, j’ai ouvert, j’ai commencé à sortir et à chanter. Lucas, il avait ses rituels de chant, c’était marrant. Puis c’est tombé sur Adil. Et Adil a dit : « Si vous retapez, je vous jure que je vais sortir le grand jeu ». La suite, vous la connaissez, c’est cet extincteur et l’alarme incendie qui va avec. Dans la foulée, on se retrouve tous dehors, très tard. On était là, les 23, comme des enfants, à avoir peur de se faire taper sur les doigts par leur papa. On voit le coach qui arrive au loin, on se regarde tous. Puis on attend que l’alarme s’arrête avant de regagner nos chambres dans le silence. Ce moment… C’était parfait.

Un an après, je peux le dire à tête reposée. Ce succès, il s’est bâti sur ces moments et sur tout ce qu’on a mis à l’entrainement. Dans notre sérieux, notre investissement, notre capacité à se concentrer sur l’événement. Mais aussi sur tout le travail qui est fait dans le groupe. Là, le mérite revient au coach. On l’a entendu par-ci par-là, ça semble cliché, mais c’est vrai. A 32 ans, je n’avais jamais connu un groupe comme ça. Il y avait énormément de bons footballeurs mais surtout que des hommes de qualité. Vous vous rappelez le comportement de ceux qui ne jouaient pas sur les buts ? Les célébrations ? Et bien c’était pareil à l’entrainement. À l’entraînement on n’était pas là à se replacer après un but. On était content les uns pour les autres, on déconnait, on se chambrait mais sans jamais oublier notre but. Comment oublier notre but avec un coach pareil ?

 

Parmi tous ces bons mecs, tous mes frères, j’ai une pensée particulière pour Hugo Lloris. Parce que Hugo et moi, on est de la même génération. On a joué en espoirs ensemble et on a partagé beaucoup de moments, parmi lesquels des difficiles, comme cette défaite en espoirs contre l’Allemagne qui nous prive de l’Euro. Alors finir comme ça. Wouah. J’étais heureux pour lui, déjà parce qu’il a fait un Mondial énorme mais aussi parce que c’est vraiment un mec bien, qui a du coeur et qui a tout connu en bleu. Il a vécu Knysna, moi je n’y étais pas. Il était là en 2012 lors de l’élimination contre l’Espagne. Puis la défaite en Ukraine lors des barrages qualificatifs pour la Coupe du monde 2014. Ça, c’était quelque chose. Une équipe de France dos au mur, qui s’est transformée en équipe de soldats. Mamad’ nous a bien aidé à poser les bases pour la suite !

Car ces valeurs-là, elles transpiraient aussi dans cette équipe de France 2018. Comme lors du match contre l’Argentine. Il y en a eu des moments merveilleux pendant la compétition, mais je ne vous cache pas que l’égalisation de Benjamin Pavard, elle m’a donné des frissons, même sur le terrain. La joie partagée avec les gars et surtout ce moment où tu te dis « ah ouais, là on est chaud quand même ». On s’est sentis invincibles après ça, plus rien ne pouvait nous arriver.


Puis la fin de l’histoire, vous la connaissez aussi. Alors je voudrais juste dire merci à ma bande de fous. Merci de m’avoir fait vivre un tel moment. Je ne pensais pas qu’à un moment, quelque chose comme ça pouvait arriver dans ma vie. J’avais imaginé des choses, hein, mais ça, jamais. Pas de tel moment, avec un groupe si jeune. D’ailleurs, eux-aussi, je les remercie. Les jeunes. Ils ont crée de la vie et de l’insouciance et on avait terriblement besoin de ça. Je ne sais pas si on serait allé au bout sans ça. Il y avait beaucoup de talent dans cette équipe, mais sans ce grain de folie, sans avoir vécu ce que l’on a vécu humainement, ça aurait été compliqué. Dans le football, ça ne sert à rien d’être trop droit, trop carré. Il y a des moments pour tout et le sélectionneur le savait. Il savait ça, et il savait qu’il avait un groupe de bosseurs capable d’être focus le moment venu. Je pense que si l’un d’entre vous avait vécu ça de l’intérieur avec nous pendant ces quelques semaines, il se serait dit : « c’est pas possible, ils sont vraiment comme ça ? Jamais ils le feront ». Et pourtant.

Bon anniversaire à tous.

Blaise. 



 

 

BLAISE MATUIDI

International Français, Milieu Défensif de la Juventus Turin

Champion de France
2013, 2014, 2015, 2016, 2018

Vainqueur de la Coupe de France
2015, 2016, 2017

Vainqueur de la Coupe de la Ligue
2014, 2015, 2016, 2017

Vainqueur du Trophée des Champions
2013, 2014, 2015, 2016, 2017

Vice Champion d’Europe
2016

Champion d’Italie

2018, 2019

Coupe d’Italie

2018

Champion du Monde

2018

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