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Estelle Mossely – « Une pour toutes »

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Certains veulent marquer l’Histoire, d’autres veulent offrir un monde meilleur aux générations futures. Je suis de celles qui pensent que l’un ne va pas sans l’autre. 

Le 19 août 2016 à Rio, j’ai marqué l’Histoire de mon sport et du sport français en devenant la première boxeuse française championne olympique. Encore aujourd’hui je me rends compte que c’est un truc de ouf mais surtout parce que ça m’a offert la chance de pouvoir faire quelque chose d’encore plus important : ouvrir la voie. 

Le point commun qu’on a toutes en tant qu’athlètes, championne du monde ou pas, championne olympique ou pas, championne ou pas, c’est qu’on a quasiment sans exception toujours eu à nous justifier de notre choix pour notre sport. Pourquoi le judo, le foot ou la boxe en ce qui me concerne. Lorsqu’une femme gagne, ce sont souvent ces questions qui arrivent. Lorsqu’on se retrouve exposée par la notoriété nouvelle que nous offre une couronne mondiale ou une victoire olympique pointent souvent ces interrogations. 

Les gens voient la victoire, ils voient aussi la Femme avant de penser à l’athlète parfois. Beaucoup oublient le travail, les sacrifices, les combats qui ont été les nôtres depuis tant d’années. 

Les médailles et les ceintures m’ont offert un porte voix. Alors je l’ai saisi, pour ouvrir la voie, pour laisser une trace. C’est de cette façon que je souhaite marquer l’Histoire. 

En 2017, je suis en pause dans ma carrière. Rio n’est pas si loin mais on sait comment ça se passe, je ne suis pas la première à connaitre cette situation. Si on n’utilise pas le coup de projecteur médiatique offert par notre petit moment de gloire, il se dissipe rapidement. Je me dis alors que si je veux donner de l’épaisseur à ce titre et en faire quelque chose pour les autres sportives et athlètes françaises, c’est le meilleur moment pour le faire.  

© Karim Foudil

Surtout, j’ai envie de faire perdurer l’image que les gens ont de moi et de capitaliser dessus pour commencer à légitimer mon message. Oui, on peut être une femme qui y arrive, qui ose, qui a de l’ambition, sans avoir à s’excuser ou à se justifier. On a le droit de se fixer des objectifs et de se donner les moyens de les atteindre en bossant dur. 

J’avais envie d’utiliser mon expérience de championne et d’être, à mon niveau, une source d’inspiration pour celles qui y arrivent. Nous serons celles qui osent. 

C’est cet état d’esprit qui m’a poussée à créer un truc, à m’engager. Lorsqu’il a fallu identifier les manques, je me suis vite rendue compte de l’ampleur du boulot. J’ai constaté depuis longtemps qu’autour de moi il manquait pas mal de choses, c’est le moins qu’on puisse dire, aux femmes lorsqu’on est une athlète de haut niveau. Mes premières observations, elles sont nées de mon expérience personnelle. 

J’ai eu un premier enfant et je suis actuellement enceinte du second, je peux vous en parler. Être enceinte et athlète, encore aujourd’hui, c’est un vrai parcours du combattant. À bien des égards pour une athlète, je me dis qu’il vaut peut-être mieux être blessée qu’attendre un enfant tant la prise en charge et les questions que soulève la maternité m’ont semblé inadaptées. « Est-ce que tu auras le temps ? Est-ce que t’auras encore envie d’être une athlète quand tu seras mère ? Est ce que tu retrouveras tes capacités physiques ? ».

© Karim Foudil

J’ai toujours fait les choses comme et quand j’en avais envie. Avoir un enfant était un choix mais il n’a jamais été question de choisir entre la boxe et le fait d’être une femme.  

Lorsque tu tombes enceinte, tout le monde semble se demander si tu seras capable de revenir. Il n’existe pas d’automatisme ou de protocole, comme ce serait le cas pour une blessure. La blessure fait partie de la vie d’un athlète, pas tomber enceinte visiblement. Il ne s’agit pas de stigmatiser les hommes, mais il ne me semble pas avoir souvent entendu qu’on interroge des athlètes pour leur demander s’ils comptaient continuer leur carrière maintenant qu’ils sont pères.

Mais soit, je ne suis pas du genre à m’apitoyer – vous commencez sûrement à me cerner un peu – les réponses ça peut être à nous de les trouver et de les fournir. 

C’est comme ça qu’est née mon association « LPERF » pour accompagner les sportives face à des questions auxquelles on s’est toutes retrouvées confrontées au quotidien. Je me revois plus jeune à devoir expliquer à mon coach que ma prise de poids était liée à un dérèglement hormonal, j’avais l’impression de lui parler chinois. Ce sont ces petits riens qui peuvent faire de grandes incompréhensions et générer de la souffrance chez certaines jeunes athlètes. On est trop timide ou on n’a pas envie de parler de certains trucs avec son coach, on peut se faire une montagne de pas grand chose. Voilà pourquoi aujourd’hui, on propose des solutions. 

C’est comme ça qu’on a eu l’idée d’intégrer un pôle médico-juridique au sein de l’asso. Il y a aussi un pôle « pause de carrière » qui permet justement d’offrir des réponses aux athlètes qui veulent mener à bien un projet en parallèle (reprendre des études, avoir un enfant, travailler) et un dernier pôle consacré à la reconversion. Ce dernier point, c’est celui qui peut poser le plus de difficultés. Comme partout dans la société, on observe que c’est plus difficile lorsqu’on est une  femme et qu’on parle d’emploi. 

J’enfonce une porte ouverte sûrement, mais c’est la réalité. Être une femme peut être un handicap pour trouver du taf en tant que dirigeante, cadre… Et comme beaucoup d’entre nous en France, je ne trouve pas ça normal, j’essaie donc d’oeuvrer pour que les choses changent. La parité n’est pas un truc établi au sein des fédérations. Notre objectif est donc de montrer aux athlètes que si elles veulent avoir une après carrière dans le sport, elles peuvent avoir d’autres alternatives que de devenir coachs – et je dis ça avec tout l’amour que je porte aux coachs -.

Ça commence par là : laisser une trace, ouvrir la voie. Être une source d’inspiration. C’est dans mon caractère, de croire en moi, de croire que j’avais la capacité de changer les choses et ce en commençant avec les plus jeunes. Nous menons des actions dans les écoles où des champions vont parler de la pratique de leur sport. On tord le coup aux préjugés, ça peut être une femme qui vient parler de boxe, un homme de gymnastique. Le message est simple « Peu importe qui tu es, fais ce que tu aimes et sois qui tu veux être ». C’est la société que nous voulons offrir aux générations futures. Une génération qui peut croire en ses rêves. Homme ou Femme. 

© Karim Foudil

Le problème du sport c’est qu’on oppose trop souvent les Femmes et les Hommes par le prisme de la performance. Un homme courra vraisemblablement toujours plus vite qu’une femme ou frappera plus fort. Soit. Et alors ? Notre responsabilité porte sur la manière dont on parle de sport et des valeurs qu’on souhaite véhiculer. Si on veut parler d’égalité, il faut trouver les bons angles pour mettre en valeur les performances. Humaniser les championnes et les champions. 

L’athlète gagne pour lui, ça lui fait du bien, il ou elle a envie d’être la meilleure et pas forcément au détriment des autres. Aujourd’hui je vais revenir à mon meilleur niveau et aller chercher la réunification des ceintures. Aujourd’hui être une Femme est toujours un combat et il nous reste bien des batailles à mener. Ce n’est pas un combat qui nous oppose aux hommes. C’est un combat pour l’égalité, pour offrir un monde meilleur aux générations futures. 

C’est ainsi que je veux marquer l’Histoire. C’est la trace que je veux laisser. 

Estelle.

 

ESTELLE MOSSELY

Boxeuse professionnel, internationale française

Championne du Monde – IBO (Professionnel)
2019

Championne Olympique – (Amateur)
2016

Championne du Monde – (Amateur)
2016

Vice-championne des Jeux Européens – (Amateur)
2015

Médaille de Bronze – Championnat du monde – (Amateur)
2014

Vice-championne d’Europe – (Amateur)
2014

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