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Marion Haerty – « Mon échappatoire »

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Puisque c’est la période, je me permets : certains cadeaux de Noël nous marquent plus que d’autres.

Cette année-là, une tante m’a offert un magazine qui s’appelle « Snowsurf ».

Ouais, je sais, comme ça, ça ne fait pas rêver. Et pourtant. Je l’ai feuilleté et j’y ai vu des filles qui vivaient de leur sport et qui voyageaient à travers le monde. Ça avait l’air passionnant.

À cette époque, mon grand-frère faisait un peu de snowboard le dimanche et si vous vous demandez à quoi ressemblait la gamine d’une dizaine d’années que j’étais, fermez les yeux et imaginez moi en train d’écouter Sk8ter boy, d’Avril Lavigne, avec ma planche et mes copains.

Ça a l’air cool, hein ? Pourtant j’étais une sacrée chipie.

Ça mérite bien quelques explications. D’autant plus que sans tout ça, je n’aurais sans doute jamais été double championne du monde de snowboard freeride.

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Ma carte d’identité indique que je suis née à Colmar. C’est presque exact. La vérité, c’est qu’après ma venue au monde, ma famille a pas mal bougé. J’ai vécu six ans dans le Nord avant d’atterrir à Grenoble à la fin des années 1990. J’avais 6 ou 7 ans. C’est mon deuxième lieu de naissance.

Le lieu du début de la nouvelle aventure familiale, aussi. Après avoir longtemps bossé pour une entreprise d’emballage, mon père profite de ce nouveau départ pour créer sa propre boite. Une odyssée que rejoindra ma mère ainsi que ma grande sœur et mon grand frère. Une expédition qui se fait involontairement sans moi puisqu’en tant que petite dernière de la famille, je vivais loin de toutes ces préoccupations malgré l’omniprésente du sujet, vite devenu anxiogène, à table entre les pommes de terre et le sel.

C’est un peu comme ça que le snowboard est arrivé dans ma vie. L’exemple du grand frère mais aussi et surtout le besoin de quelque chose de personnel, qui me permettrait d’avancer et de me développer seule.

Pour tout vous dire, ma famille n’a jamais trop capté ce que je faisais. Ils savaient que je partais pour faire des compétitions, que je me levais à 5h du mat’ le samedi pour y aller et que je revenais le dimanche soir pour faire mes devoirs – quand je les faisais, ça, c’est un autre sujet dont je vais vous parler bien assez vite.

En vérité, je crois qu’ils ont sérieusement saisi la dimension du truc le jour où je suis devenue championne du monde, en 2017. Mais je ne peux que difficilement leur en vouloir, ils avaient d’autres chats à fouetter.

Quelques temps après la création de l’entreprise, tout est devenu compliqué. À Grenoble, on a changé quatre fois de maison, on a vendu puis loué, car mes parents ont connu d’innombrables et sérieux tracas à cause de la boite familiale. La totale, même : redressement judiciaire, dépôt de bilan. Pour la gamine que j’étais, voir les huissiers à la maison n’était pas la chose la plus agréable.

J’avais vraiment besoin d’un territoire d’expression à moi. D’un endroit loin de la tension de la maison. Ils n’y pouvaient rien mais mes parents s’occupaient peu de moi car ils essayaient de sauver leur boite. En fait, je suis passée de la petite dernière chouchoutée à celle à qui on ne demandait pas comment ça allait à table, le soir, vu qu’on parlait de… enfin vous savez quoi.

Alors j’ai fait ma petite crise d’ado pour exister. À l’école primaire, j’étais tranquille dans mon petit village. Puis tout s’est dégradé quand je suis allée au collège, au Chamandier, à Gières. Franchement, c’était dur. Je trouvais les gens méchants, je n’étais pas bien dans mes baskets.



J’ai super mal vécu mes années de 6ème et de 5ème. Alors j’ai commencé à faire un peu la rebelle pour être acceptée dans les groupes. Je fumais des clopes, je répondais aux profs, séchais les cours. Pardonnez-moi les mots, mais j’étais devenue une petite connasse, quoi.

Je me rappelle du jour où j’ai vraiment pété un plomb. Une prof de technologie m’avait collé un zéro parce qu’on faisait de la soudure, un truc sérieux quoi, et que je jouais à faire je ne sais trop quoi. Je me suis braqué, j’ai quitté la salle de classe et le collège tout court pour aller errer dans les rues de Grenoble, avant d’aller me planquer chez une amie à moi. Évidemment, pendant ce temps, le collège avait appelé ma mère, en panique, pour dire que j’étais partie et qu’ils ne me retrouvaient pas. La cavale a pris fin à 21h, quand la maman de mon amie est entrée dans la chambre pour y trouver une gamine qui n’avait rien à faire là. Elle a prévenu ma mère qui est venue me chercher le lendemain avant de ne pas me parler pendant deux ou trois semaines.

C’est à ce moment, je crois, que je me suis rendu compte que j’avais dépassé les bornes. C’est aussi là que je rencontre mon premier coach au club de Chamrousse.

Seul bémol, je n’ai pas pu intégrer directement l’équipe puisque mes parents m’ont demandé d’améliorer considérablement mes résultats scolaires avant d’envisager quoi que ce soit. La nouvelle Marion est née.

Les années qui ont suivies ont été plus simples à vivre d’un point de vue personnel. Les années lycée au Grésivaudan, m’ont permis d’avoir un entourage plus sain. J’y ai rencontré des gens merveilleux qui sont toujours mes meilleurs amis aujourd’hui ainsi que des professeurs qui, connaissant mon amour pour le snowboard et la compétition, ont fait le maximum pour que je réussisse.

À la maison cependant, ça n’allait pas beaucoup mieux. Ma passion avait beau prendre de la place et m’ouvrir des portes qui ne m’auraient jamais été ouvertes auparavant, j’ai été grandement structurée par le fait que personne ne m’ait donné de coups de main. La galère que mes parents ont connu, au bout du compte m’a aidé à devenir la femme que je suis aujourd’hui.

Et tant pis si en dépit du fait que je commençais à obtenir de bons résultats, je n’ai jamais pu intégrer ce fichu sport-études car mes parents ne pouvaient pas se permettre de me le payer.

Grâce à ça, j’ai appris la démerde.

À 14 ans, je faisais du baby-sitting pour essayer de mettre un peu d’argent de côté. Ouais, je sais, je faisais des conneries mais rassurez-vous, je n’étais pas méchante.

Puis j’ai fait des frites chez Quick et collé des affiches publicitaires dans les toilettes des restaurants et des discothèques du coin. Sincèrement, je crois que c’était ça le pire. Mais je ne pensais qu’au fait qu’avec ça, dans quelques mois, j’allais pouvoir être sur la planche et que ça allait être cool.

J’ai fait serveuse, aussi, et j’ai bossé à l’accueil d’un centre de Wakepark.

Une petite agence d’intérim à moi seule.

J’ai aussi pris ma revanche sur l’école. Quand j’ai commencé à voyager grâce au snowboard, je me suis rendu compte à quel point c’était super important de réaliser des études. Quand je suis arrivé au lycée, on m’a proposé d’aller en BEP. J’ai refusé. J’ai redoublé ma seconde. Résultat :  j’ai un bac + 5 en entrepreneuriat/commerce.

Finalement, je me dis que j’ai eu de la chance de vivre ça. Vraiment, je suis contente. Si tout avait été plus simple, je n’aurais jamais cherché à rassembler autant de force et d’énergie pour réaliser mes projets.

Je rêvais d’être championne de snowboard. Je savais que j’avais ça dans les jambes et dans la tête.

Et j’ai vécu tout ce que je vivais avec encore plus de chance et de bonheur quand je comparais ça à mon quotidien. Même si à un certain moment, tu en viens presque à culpabiliser, au final je voulais juste gagner pour mes parents car ça me faisait mal au coeur de les voir galérer comme ça alors qu’ils ont travaillé toute leur vie.

Aujourd’hui, je les remercie. Je remercie ce magazine que j’ai eu sous le sapin.  Et je remercie Avril Lavigne, aussi. On sait jamais. Si elle lit ce texte.

Marion.

MARION HAERTY

Freestyler française de Snowboard

Championne du monde Freeride World Tour
2017, 2019

Vice-championne du monde Freeride World Tour
2018

Troisième du Freeride World Tour
2015

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