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Guilhem Guirado – « Droit dans mes crampons »

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Certains sont nés pour être leader. Moi je suis né à Arles-sur-Tech, dans les Pyrénées-Orientales. Un bonheur.

J’étais un gamin gentil et réservé mais comme Superman, j’avais ma Kryptonite. La seule chose qui pouvait me faire sortir de ce cadre, c’était les copains. Dès l’instant où on se mettait à jouer, le calme me quittait pour laisser place à l’esprit de compétition. Dès qu’on jouait, j’avais qu’une envie : gagner, à tout prix.

Quand j’y repense, je crois qu’il y a quelque chose d’inné dans mon rapport à la compétition.

Un rapport qui a été sérieusement alimenté par ma bande de potes. On était comme des frères et on l’est toujours aujourd’hui. Comme tous les gamins du coin, à cette époque, on passait notre temps dehors, à jouer. Chez nous, c’était un peu les Jeux Olympiques d’Arles-sur-Tech toute l’année. Vous savez comment c’est, hein.

À l’approche du Tour de France, on se frittait à vélo. On se défiait sur le court à la période de Roland Garros. On jouait au foot et évidemment au rugby. La passion du sport, c’était un truc de dingue. Après l’école, le mercredi, le samedi, le dimanche. Tout le temps. On aimait tous ça. On était hyper compétitif du coup, parfois, il arrivait qu’après une défaite au tennis, on arrête de se parler pendant quelques semaines. Mais ça nous a inculqué des valeurs et ça nous a donné une appétence pour la compétition que je n’ai jamais perdu et qui m’a servi tout au long de ma carrière.

Une carrière qui a commencé quelque part entre Perpignan, non loin de mon village, et l’école. En classe, j’étais très respectueux, sérieux. Je pense que je suis pareil aujourd’hui. J’étais quelqu’un un peu à l’image du joueur que j’étais à l’époque. Pas voué à un truc incroyable mais tellement travailleur que les portes pouvaient s’ouvrir. Mes parents m’ont appris ça et je sais que sans boulot, même les joueurs les plus talentueux peinent à avoir la longévité.

À l’âge de 15, 16 ans, je me suis blessé. Ce n’était pas super grave, une simple fracture du péroné. Mais au lieu d’avoir eu deux ou trois mois de convalescence, tout ça a duré un an. À ce moment, ma mère me répétait qu’il fallait avoir un autre projet de vie, qu’il fallait à tout prix que j’ai des diplômes, car une carrière de rugbyman pouvait être éphémère.

J’ai compris ça à l’époque du bac, que j’ai décroché. Puis cette blessure m’a permis de me rendre compte qu’il fallait que j’assure mes arrières. Ça m’a fait relativiser et prendre conscience que c’était important malgré un début de carrière assez prometteur. Ma femme, qui était à la fac, quand j’ai fait mon DUT, m’a beaucoup aidé aussi. Elle m’a poussé à continuer pour valider ce diplôme et aujourd’hui, alors que je reprends mes études à l’EDHEC business school de Nice, je suis vraiment content de l’avoir fait.

On ne nait pas forcément leader.  C’est ce que je me dis quand je repense à mon arrivée dans le vestiaire de Perpignan. J’étais très, très, très discret. Peut-être plus encore que tout au long de ma jeunesse.

C’était impressionnant. À l’époque, ce n’était pas comme aujourd’hui où les jeunes ont plus de personnalité et je pense que c’est une bonne chose à certains égards. Mais pour moi, à l’époque, c’était impensable d’être comme ça. Le contexte était délicat et, cerise sur le gâteau, les dirigeants se chargeaient de faire redescendre tout le monde si le besoin s’en faisait ressentir.

Entrer dans le vestiaire, c’était quelque chose de fort. S’asseoir à côtés de grands joueurs dont tu ne connaissais finalement qu’assez peu comparé à aujourd’hui où on peut voir tous les matchs à la télé et où on pense connaître les joueurs via les réseaux sociaux. À l’époque, on voyait un match de temps en temps, et quand on jouait en jeunes, on appréhendait les joueurs au stade, à l’entraînement. Et le simple fait de les voir travailler, les mecs comme Bernard Goutta, Grégory Le Corvec, Nicolas Mas, ça vous épate.

Au début, on se met dans son coin. En plus, dans le vestiaire de l’USAP, tu es vraiment géographiquement dans un coin, avec un casier qui faisait peut-être un dixième de celui des pros. Ça nous obligeait à être modeste et humble, à faire nos preuves. En plus de ça, il y avait le dirigeant, « Pompon », qui n’hésitait jamais au moment de nous faire comprendre que ça allait être dur. On avait presque l’impression que c’était inaccessible, qu’il fallait être au-dessus pour y arriver.

Ça a mis super longtemps avant que je m’affirme. Ça se passe d’année en année, grâce à la confiance qu’on peut susciter aux yeux des joueurs qui comptent. Avant que je lève le doigt pour parler, ça a mis pas mal d’années…

Ce qui est beau, c’est que ça m’a forgé. Le bol que j’ai eu, c’est d’être en chambre avec Nico (Mas). Ça, et d’évoluer avec des joueurs avec un gros caractère qui m’ont inculqué un tas de choses. Nicolas Durand, David Marty. Des mecs pas forcément très vieux mais qui avaient tout prouvé. Je demandais énormément conseil car c’étaient des mecs atypiques et des hommes incroyables.

Il y a une part du leadership qui s’apprend. À côté de ces gens, on apprend. Mes années à l’USAP m’ont formé en tant qu’homme et en tant que leader. Évidemment, il y a une part de perso, de qui tu es, de ce que tu dégages. Mais tout est lié à l’expérience. Moi, si j’ai été le capitaine que j’ai été en équipe de France, c’est grâce à toutes ces années perpignanaise. C’est grâce à mon enfance à Arles-sur-Tech. C’est grâce à tout ce que j’ai emmagasiné. Ça a été fondateur pour moi.

Mon premier match en tant que capitaine des Bleus, c’était un début de tournoi, en 2016, contre l’Italie. Tout est allé très vite. La rencontre avec le nouveau staff, les nouveaux joueurs et beaucoup de pression autour. Ce match là n’avait pas été incroyable alors très vite, certains ont émis des doutes à mon égard. Ce que j’ai aimé, c’était la relation avec le staff, le coach, à l’époque, c’était Guy Novès. Cette relation, créée en peu de temps, a été fondatrice pour la suite de ma carrière.

Avec le recul, je ne ferais rien de différent. Je suis fier des valeurs que j’ai transmis. J’ai toujours été vrai, naturel. J’ai toujours essayé de protéger les joueurs à mes côtés. Pour moi c’était le plus important. Sans eux, on ne peut pas être le joueur que l’on est et encore moins le capitaine. J’ai essayé de véhiculer les valeurs qui me sont chères et qui m’ont permis de gagner quelques titres, quelques matchs, même si j’aurais préféré en gagner plus avec l’équipe de France.

Franchement, si j’ai réussi à transmettre un peu, je suis content. J’ai toujours voulu me concentrer sur le sportif, pas sur les à côtés. Je suis resté moi-même, le Guilhem qui a grandi dans le Vallespir, à Arles-sur-Tech, qui a évolué, certes, mais qui sait d’où il vient. J’espère que je suis resté celui-là, malgré les résultats compliqués.

Oui, après certaines défaites, je n’étais pas toujours de bonne humeur. Mais qui l’est ? Qui, quand il n’arrive pas à avoir les résultats qu’il souhaite au travail, où quand il n’arrive pas à bien faire ce qu’il aime le plus, est heureux et de bon poil ?

Je suis quelqu’un de pudique. Je n’ai pas particulièrement aimé quand mon discours après l’élimination face au Pays de Galles est sorti. Je l’ai vécu comme une mise à nu. Je n’avais rien préparé car sincèrement, je pensais que l’on allait aller plus loin. Je nous voyais gagner ce match. Je n’avais que de l’émotion. Celle que j’avais engendré lors des quatre dernières années en tant que capitaine, évidemment. Mais aussi à cause du fait que c’était le dernier. Vraiment le dernier. Et je suis un nostalgique.

Certains pensent que cette expérience de capitaine était dure. Je l’ai trouvé énorme. Oui, il y a eu des moments plus compliqués que d’autres. Beaucoup, même. Mais j’ai appris à vitesse grand v. J’ai trouvé ça passionnant. Même après dix ans de carrière en équipe de France, j’ai appris jusqu’à la dernière seconde. Ce que je retire de tout ça, c’est l’humain. Ce qu’il s’est passé entre nous. Je n’ai pas menti aux joueurs quand je leur ai dit que l’on partait à 37, que ce serait une histoire qui les marquerait à vie. C’est lors des Coupe du monde que vous formez le vrai état d’esprit de l’équipe de France. Que vous construisez. J’ai eu la chance d’en faire trois, je me souviens de chacune comme si c’était hier.

J’ai du mal à dire que je suis fier. Ce n’est pas dans ma nature. Mais jamais je n’aurais imaginé ça. Jamais je n’aurais imaginé être en position de vous écrire ça le jour où je suis allé voir mon premier match de l’USAP. À cette époque, gamin, mon rêve, c’était de jouer. J’ai réussi, c’était déjà inconcevable. Alors jouer pour mon pays… On n’y prétend pas. Ça vous tombe dessus. Une carrière, c’est un panel de toutes ces expériences, ces rencontres. Elles vous construisent, vous poussent vers le haut, vous font rire, réfléchir et pleurer. Tout ça, on s’en rend compte quand on vieillit. Qu’on se rapproche de la fin.

On se rend compte à quel point c’était incroyable.

Guilhem.

 

GUILHEM GUIRADO

Talonneur au RC Toulon et au XV de France.

Capitaine du XV de France
2016 – 2019

Champion d’Europe
2015

Champion de France
2009

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